Taysir Batniji, explorateur de frontières

Taysir Batniji, explorateur de frontières

Expo Taysir Batniji « Trouble » à Lyon
08/09/2012 | 10/11/2012

« Nul n’est tout à fait mort. Il n’y a que les âmes
Qui changent d’apparence et de résidence ».
Mahmoud Darwich

Peintre de formation, également auteur d’installations et de performances, Taysir Batniji utilise principalement depuis les années 90 la vidéo et la photographie, pratiques « légères », en adéquation avec un parcours personnel fait longtemps d’allers-retours entre la Palestine et l’Europe.

Il documente de manière très sensible et anti-spectaculaire la réalité palestinienne, en se focalisant sur le déplacement, l’entre-deux, la mobilité ou son contraire l’empêchement. Ces enjeux objectifs inhérents au contexte social, politique et culturel palestinien, reflètent aussi la situation de l’artiste, témoin et acteur de la situation de son pays, mais aussi de la scène artistique occidentale.

Né à Gaza en 1966, Taysir Batniji a étudié les Beaux-Arts à l’université Al-Najah de Naplouse, puis a poursuivi sa formation en France, à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Bourges, à l’université Paris 8, Saint-Denis, et à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Marseille. Il a été invité dans le cadre de plusieurs résidences depuis 2001, en Allemagne, au Sénégal, en France et en Suisse. Il vit et travaille à Paris.

Son travail a été montré dans de nombreuses expositions en Europe et au Moyen-Orient, notamment à l’Institut du Monde arabe, Paris, au Jerusalem Show, Jerusalem, au Martin-Gropius-Bau, Berlin, au Kunstmuseen de Krefeld, à la Kunsthalle Wien, au Witte de With, Rotterdam, ainsi que dans des festivals consacrés à la création vidéo.
Batniji a également participé à des manifestations internationales tels que la Biennale de Venise en 2003 et 2009, la 8e Biennale de Sharjah en 2007, la Biennale de La Havane en 2003 et la Biennale d’Alexandrie en 1999 et 2001.

Dans son exposition à la galerie Eric Dupont en janvier dernier,), Taysir Batniji récidive, en quelque sorte, en utilisant de nouveau des formes connues, immédiatement reconnaissables, mais cette fois ci elles ne lui sont plus léguées par des photographes fameux mais elles proviennent d’une image populaire, quotidienne, la vitrine d’une agence immobilière. Toujours non grata  à Gaza, Batniji passe par la « fenêtre » pour continuer son travail sur ses terres d’origines ; il a ainsi confié de nouveau à un photographe et journaliste local (Sami al-Ajrami) la réalisation de photographies de maisons détruites, éventrées, en ruines.
La confrontation se fait toujours entre une forme, un style qui fait attendre un certain type d’images, et la réalité des images que nous voyons. Mais ce n’est plus l’influence d’un ‘maître’ qui joue ici, mais l’imprégnation d’une forme ordinaire, banale, quotidienne, soudain soumise à rude épreuve. Ce décalage inquiète, dérange, perturbe et interroge.

C’est un autre décalage que montre « le Socle du Monde », infiniment simple et infiniment puissant : cette installation de pavés taillés n’étonnerait pas (et pourrait passer pour un socle du monde galiléen comme celui de Manzoni) si ne s’y introduisait l’oblique, la diagonale, le bais dérangeant. Le pavé n’est plus simple matériau (ni même projectile offensif…) mais, ainsi arrangé en matelas, il prend une autre dimension, il crée un autre choc, une inquiétude sourde.

Interview

( par Henri-François Debailleux pour « Arts Absolument » # 39)

La peinture, le dessin, la photographie, l’installation… : vous travaillez toutes les disciplines…
Taysir Batniji
J’en ai ressenti le besoin, à un moment donné, parce que cela me donnait une plus grande liberté par rapport à ma pratique antérieure du dessin et de la peinture. Lorsque je suis arrivé en France, fin 1994, je me suis retrouvé face à cette immense histoire de l’art qu’il m’a fallu regarder, comprendre et digérer. Très vite, je me suis rendu compte que la peinture ne me suffisait plus pour exprimer ce que j’avais en tête. Je travaille beaucoup sur le corps et j’ai eu envie que mes idées soient présentées plus physiquement et pas seulement par l’illusion de la toile.
Déjà en Palestine, où j’avais reçu une éducation artistique académique, j’avais fait quelques tentatives et cherché par mes propres moyens. Mais c’était très difficile pour un jeune artiste d’avoir accès à autre chose que ce que proposait l’académie. Et au début, lorsque je suis arrivé ici, j’avais même une certaine méfiance par rapport à des formes d’expression que je découvrais pour la première fois. Certaines me parlaient, d’autres moins et cela m’a permis, petit à petit, de créer mon propre langage.

Vous n’avez d’ailleurs jamais complètement abandonné la peinture…
Taysir Batniji | Effectivement, mais je la pratique différemment qu’auparavant. Elle ne correspond plus au seul fait de tendre une toile, d’attendre l’inspiration et de peindre. Elle est devenue un langage, un médium comme les autres. C’est-à-dire que si je trouve qu’elle est la plus adaptée pour exprimer ce que j’ai en tête, je l’utilise. Mais si je sens que mon idée passe mieux à travers la photo, l’installation ou la vidéo, je choisis l’une ou l’autre de ces disciplines. La peinture n’est plus pour moi le médium principal, elle n’est plus sacrée comme on me l’avait appris.

Qu’est ce qui vous a conduit à venir en France ?
Taysir Batniji | J’avais reçu une bourse, grâce au consulat français à Jérusalem, pour un séjour de trois mois à l’école des Beaux-Arts de Bourges et qui a ensuite été prolongé de deux mois. J’ai trouvé là les moyens et les conditions idéales pour travailler. Paris n’était pas loin, à deux heures de train, je faisais constamment des allers-retours pour visiter les musées, les expositions, confronter mon travail. Comme je m’y plaisais beaucoup, j’ai demandé de m’inscrire carrément à l’école, puisque j’avais mon diplôme en Palestine. J’ai passé un examen d’équivalence qui m’a permis de rentrer directement en 4e année. J’ai fait ensuite une 5e année, j’ai obtenu mon diplôme et j’ai alors compris qu’il me fallait des conditions convenables pour développer ma manière artistique. Et en Palestine, malheureusement, c’était difficile même si l’idéal aurait été pour moi d’y revenir, ne serait-ce que pour pouvoir donner ce que j’avais appris. Depuis cette époque, je n’ai pas arrêté de faire des allers et venues entre la France et la Palestine, au point d’être devenu apatride. Quand je suis en Palestine, j’ai la nostalgie de la France et quand je suis en France, j’ai la nostalgie de la Palestine. Je suis entre les deux et je pense que cela va continuer puisque j’ai aujourd’hui une famille ici et toujours des racines là-bas, mes parents, mes frères. Cette position est d’ailleurs devenue un sujet de réflexion et d’expression dans mon travail.

En quoi le fait d’être palestinien a-t-il une influence sur votre travail ?
Taysir Batniji | L’influence est inévitable. Je suis né là-bas, j’y ai vécu la majeure partie de ma vie, puisque j’avais 25 ans lorsque j’en suis parti la première fois. Il est clair que tout ce que j’y ai vécu m’a marqué, a formé mon identité et se retrouve dans mon travail. Aujourd’hui encore, même si je suis à Paris, je connais parfaitement les conditions dans lesquelles les gens vivent à Gaza. J’y suis confronté quotidiennement, indirectement ou non, à travers des détails administratifs, le téléphone, les informations… et cela se reflète évidemment dans mon travail. Mais je fais en sorte d’être au plus proche de moi, d’évoquer cette réalité sans tomber dans l’illustration, le pathos, le discours politique convenu. J’essaie donc, à partir de mon expérience personnelle, de rendre compte de cette histoire, de cette réalité avec une dimension poétique, esthétique, conceptuelle. J’essaie de proposer autre chose que ce que les médias nous donnent à voir.

Vous considérez-vous comme un artiste engagé politiquement ?
Taysir Batniji | Je ne sais pas comment on peut définir l’engagement politique parce qu’il y a vraiment différents degrés. Pour moi, mon engagement est avant tout artistique et humain. Je vais répéter ce qu’a dit notre poète Mahmoud Darwish : “J’aspire à enraciner ma vérité dans l’humain et l’universel et non dans une quelconque interprétation ponctuelle et limitée.“ Je travaille sur ma vie, sur ce qui me tient à coeur. Depuis mon premier pas en dehors de Gaza, je n’ai cessé de me poser des questions, de comparer ici et là-bas ; j’essaie de comprendre, de trouver des réponses. Je ne dis pas que je les ai trouvées mais le fait de me les poser me fait sentir vivant. Je me réalise à travers ces questions. Cela dit, si Gaza est un terrain d’investigation, de recherche, d’étude, je conçois aussi d’autres projets qui n’ont pas de rapport direct. Le fait d’être palestinien ne veut pas dire que tout ce qu’on fait doit être absolument lié à la Palestine. C’est malheureusement ce qu’attendent toujours les gens. Je repense à Mahmoud Darwish lorsqu’il dit qu’être palestinien n’est pas un métier. On vit, on partage des rêves, des soucis, des questions que les autres se posent également, on fait partie de ce monde, on n’est pas juste la victime ou le terroriste que la télé donne à voir. Mais comme l’a dit Elia Suleiman par rapport à son film Intervention divine, s’il y a un check-point sur mon trajet quotidien, j’en parle parce qu’il fait partie de ma vie. De la même manière que celui qui habite à la campagne, ouvre sa fenêtre et voit un arbre, parle de l’arbre.

« Transit »

Filmer ou photographier les lieux de passage entre l’Égypte et Gaza est interdit. Dès 2003, j’ai donc décidé de documenter clandestinement – et de ce fait partiellement – mes voyages entre le Caire et la frontière de Rafah. C’est à partir de ces enregistrements que j’ai réalisé, en septembre 2004, la vidéo Transit : succession d’images fixes prises hâtivement, irrégulièrement ponctuées d’espaces vides (noirs), montées sous forme de diaporama, et dont la seule dimension sonore est la scansion régulière d’un projecteur diapo. Pour tout dénouement, une unique séquence en mouvement (ralenti). Transit reflète les conditions de la difficile, voire de l’impossible mobilité des Palestiniens aujourd’hui.

 

Transit s’inscrit dans la lignée d’une série de travaux produits depuis 1997 qui interrogent les notions de déplacement, d’entre-deux, de non circonscription : Sans titre (valise(s) et sable, 1998), Une fenêtre en voyage (1999), Voyage impossible (2002), Départ (2003) et plus récemment, Sans titre (sablier, 2007), Sans titre (2007). Plus localisée, la vidéo Transit correspond, en quelque sorte, à une tentative de contre-information. Vidéaste non autorisé, voyageur parmi les voyageurs, je me distingue du reporter travaillant pour une instance officielle. Les images fixes, maladroitement cadrées, se succèdent lentement ; rien ne se passe, que l’attente des voyageurs. Depuis juin 2006, cette frontière est maintenue hermétiquement fermée par Israël. Elle est même, à l’heure où j’écris ces lignes (janvier 2009), bombardée par l’aviation israélienne.

Filmer ou photographier ce lieu était, pour moi, un moyen de témoigner de cette réalité trop peu documentée, une manière d’agir ou de résister face à cette situation où l’attente est la seule occupation.

Expo photo Taysir Batniji « Trouble » à Lyon

08/09/2012 | 10/11/2012
Il y explore des thématiques comme l’exil, les migrations, l’appartenance, les identités et le foyer.
La BF15
11, quai de la Pêcherie 69001 Lyon 1er
Tel :  04 78 28 66 63
infos@labf15.org | http://www.labf15.org

En savoir plus sur taysir Batniji
http://www.taysirbatniji.com/fr

Une interview sur ses expériences sur Paris-arts
http://www.paris-art.com/interview-artiste/taysir-batniji-/batniji-taysir/32.html

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