Marcel Khalifé, "La chute de la lune"

Marcel Khalifé, "La chute de la lune"

Hommage à Mahmoud Darwich

Artiste engagé pour la paix et figure emblématique de la musique arabe du Moyen-Orient, Marcel Khalifé nous en donne une nouvelle preuve avec ce projet qui le réunit avec ses deux fils, pour désamorcer l’idée reçue du conflit entre les générations tout autant que celle qui oppose la tradition et la modernité.

Forts de l’idée que la musique est un langage universel, c’est à la croisée des expériences de chacun, l’oud et le chant pour Marcel, le piano pour Rami et les percussions pour Bachar, que ces trois-là ont choisi de renouer avec une autre langue première celle qui fait converger les talents.

« Depuis longtemps, ma musique s’est trouvée si intimement liée à la poésie de Mahmoud Darwich, dans l’esprit du public à travers le monde, que le nom de l’un est désormais automatiquement associé à celui de l’autre.

En effet, quand je pense à mon parcours musical depuis près de 30 ans, je le vois jalonné de signes et de repères qui revoient presque tous à des oeuvres de Mahmoud Darwich.

Dès les « Promesses de ma tempête », première rencontre entre sa poésie et ma musique, jusqu’au chant « Les colombos s’envolent », Mahmoud Darwich est partout présent.
Dès mes premières esquisses, bien avant que l’on se rencontre –et qu’on se reconnaisse – je sentais que sa poésie m’était destinée : « le pain » de sa mère, comme comme dans son poème, avait le même goût que celui de ma mère, les yeux de « sa » Rita, la douleur de son Joseph trahi par ses frères, son passeport qui porte ma propre photo, ses oliviers, son sable, ses oiseaux, ses geôliers et ses chaînes, ses gares et ses trains et ses cow-boys et ses indiens sont miraculeusement miens.

C’est pourquoi ma musique épouse son vers naturellement, sans effort, sans artifice, sa poésie est née pour que je la chante, pour que je la joue, pour je la crie, la prie, la pleure… Je la tissais avec un naturel incroyable sur les cordes de mon Oud et quand j’associais tout l’orchestre à sa parole et à ma voix, il en sortait ce chant qui, tour à tour, secouait, consolait, faisait bondir, résister ou prendre conscience.

Face à ce « Taqasim », cet hommage de Marcel Khalifé à Mahmoud Darwich, plus d’une personne risque d’être déroutée.
« En effet, sur cette partition, je n’ai prévu de place ni pour la voix de l’un ni pour la verve de l’autre. Et pourtant, jamais ma voix, jamais son verbe n’ont été si présents.
Semblables aux enfants que nous sommes demeurés, la voix et les mots poétiques poursuivent leur course sur les cinq rails de la partition. Le public, s’il veut bien être notre complice, les surprendra et sera surpris par eux mais ne les trouvera pas à leur place habituelle. Il est plus probable qu’il les trouve, l’un dissimulé derrière le masque carré d’une « pause », l’autre mimant l’herbe ou le vent, le rire ou le sanglot, au bord d’un « soupir » ou d’une « demi-pause », blotti dans un interligne peu fréquenté par l’archet et les chuchotements des rythmes.
S’agit-il d’un leurre ou d’un caprice ? Ni l’un ni l’autre, plutôt d’une fleur de précipice, vers laquelle je tends depuis longtemps la main, sans oser m’approcher.

J’ose enfin aujourd’hui, et précisément en hommage à celui qui a osé avant moi, à Mahmoud, mon ami, mon frère. »

Je confie aux tessitures du Oud, de la contrebasse et des percussions le soin de dire la complicité profonde du poète et du musicien. Vibrants et chaleureux seront les battements de ses rythmes.

Graves, profondes et sourdes seront les cordes de la contrebasse, tour à tour secouées, lacérées, caressées, torturées, flagellées par l’archet ou la main. Viriles malgré de nombreux jaillissements vers l’aigu seront les cordes du Oud. Douloureuses mais dignes et retenues, sans effusion ni pathos.

Quant à ces timbres, ils seront puisés à la source des réminiscences multiples des voix en contrepoint de Darwich psalmodiant ses vers, sur maints autels du monde où il m’a été donné de l’écouter.

Dans « Taqasim » ma musique ne « figurera » rien, ne renverra à aucune « référence » : elle ne sera pas de l’ordre de « l’analogique ». Elle sera faite de toutes les sensations que la poésie de Darwich a suscitées en moi et de ce fait elle sera de l’ordre du « numérique » : je chercherai à transposer toutes les ondes sensorielles, affectives, spirituelles et intellectuelles en vibrations sonores qui diront ce que jamais ma voix n’a réussi à dire en chantant les paroles de Darwich.

Ce sera un jeu de « correspondances » et de « synesthésies » : un univers m’est suggéré par le verbe de Darwich : j’en transcris les signes dans un langage de sons, de rythmes et de timbres. La sensibilité de l’auditeur sera le décodeur de ma composition. Puisse la transposition être la plus fidèle possible. »

La chute de la lune

La chute de la lune revisite et récrée les liens qui unissaient ces deux puissants défenseurs de la culture arabe : celle qui tisse les complexités riches de sa grande histoire, la persité de ses cultures avec l »humanité et le désir d »aujourd »hui.

Marcel Khalifé « La chute de la lune »
2CD TAQASIM LC12373 | Nagam Records 2207 Connecting Cultures Records

Marcel Khalifé aux Bouffes du Nord

En trio : Marcel, Rami et Bachar Khalifé du 13 au 16 novembre 2012, au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris).

Marcel Khalifé : Voix, Oud
Rami Khalifé : Piano, Voix, Clavier
Bachar Khalifé : Percussions, Voix, Electronique, Clavier

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