Lettre d’Utopia au Ministre de la Culture

Monsieur le Ministre, Nous aimons les films israéliens, nous les diffusons abondamment, qu’ils soient soutenus par des fonds israéliens ou qu’ils soit indépendants de ces fonds dans leur production, et nous avons depuis toujours organisé une foultitude de débats autour de ces films. C’est dire si nous avons particulièrement été sensibilisés à tout ce qui touche à Israël.
Comment alors rester insensibles aux derniers événements et que faire? Cesse-t-on d’être un citoyen parce qu’on travaille dans un cinéma? Alors même que le cinéma, comme les autres moyens de la culture, nous interpelle sans cesse sur la situation du monde, nous incite à agir… Devions nous refuser ce que nous disent les films alors justement que la plupart des cinéastes israéliens manifestent une vive désapprobation quant à l’inhumanité d’une politique qui a trouvé une expression d’une violence extrême au large de Gaza?

Remettons-nous dans le contexte: au moment même où nous bouclions la petite gazette que vous connaissez bien (et que vous trouverez ci-joint), où nous devions donc écrire sur cette jolie comédie douce-amère qu’est A cinq heures de Paris, nous parvient l’écho de l’assaut mené dans les eaux internationales par l’armée israélienne contre un convoi pacifique humanitaire: des morts, des blessés, parmi eux peut-être un garçon de Toulouse dont nous savions qu’il était sur un des bateaux… Comment dès lors écrire des choses douces et légères sur un film qui donne une si paisible image d’Israël, alors même que cela vient après des années de douleur pour les populations civiles qui habitent la bande de Gaza et à qui ces bateaux étaient destinés?
Loin de nous l’idée de censurer quelque film que ce soit: À cinq heures de Paris est programmé dans 80 salles en France et bénéficie du soutien d’un des plus gros circuits d’exploitation du pays; à Toulouse, il est prévu dans une autre salle d’Art et Essai… Ne pas le programmer en sortie nationale est un geste symbolique et limité dans le temps qui n’a rien d’une censure, qui ne nuit pas à l’exposition et à l’exploitation du film (ce dont convient d’ailleurs volontiers son distributeur, Memento Films).  Le film pouvant être prévu plus tard (par exemple à Avignon pendant le Festival, 3 ou 4 semaines après sa sortie)… comme cela nous arrive plein de fois.
Par contre l’actualité nous semblait justifier que la place laissée par le film soit occupée par une autre oeuvre magnifique, réalisée par la franco-israélienne Simone Bitton: Rachel.  Un film qui correspond parfaitement à cette mission de participation au débat démocratique qui est celle des salles des cinémas comme vous l’indiquez. Signalons au passage que 99 % des salles de France ont boudé ce film lors de sa sortie sans que personne ne s’en soucie…
La symbolique de cette déprogrammation momentanée nous a attiré les foudres des milieux concernés mais aussi de nombreuses réactions de sympathie qui expriment toutes le même désarroi: si les États, si l’ONU, si les associations qui plaident pour la Paix… si les Israéliens de l’intérieur eux-mêmes, ceux qui réalisent des films et ceux qui n’en réalisent pas, n’arrivent pas à faire entendre leur désapprobation et leur désir de paix… que reste-t-il comme possibilité de réaction pacifique pour faire entendre sa voix ?
Notre réponse a été cette déprogrammation ponctuelle, dans la droite ligne des appels à un boycott plus ou moins radical lancés par Jane Fonda, Ken Loach, par certains groupes de rock, par des écrivains (Henning Mankell en particulier) et bien d’autres encore… relayés à l’intérieur même d’Israël par des intellectuels, des artistes et des groupes qui ne voient plus d’autre moyen de faire infléchir la dureté d’un état sensible à l’image qu’il donne de lui.
Fallait-il faire ce geste de (dé)programmation? Ne le fallait-il pas?… Nous n’avons pas de certitudes. Néanmoins, je vous confirme que nous faisons actuellement tout pour que le débat ne s’arrête pas à des invectives simplistes, et que le fond de notre réaction soit comprise pour ce quelle est: un appel à la prise en compte de cette souffrance que nous partageons avec beaucoup. Nous appelons la paix et la tolérance de nos voeux mais elle ne saurait avoir lieu si chacun campe sur des positions réductrices, se résumant à des slogans plus ou moins injurieux et où l’autre n’est plus entendu. Nous prévoyons un large débat avec des réalisateurs israéliens qui ont déjà donné leur accord et avec d’autres sur le sens de la création, de la production et sur l’implication des oeuvres culturelles dans notre vie collective.

Je précise que le film de Leonid Prudovsky sera donc programmé dans nos salles à partir de la mi-juillet et qu’il est d’ores et déjà prévu à Utopia Avignon pendant la période du festival.

Je vous prie de trouver par la présente, Monsieur le Ministre, toute l’expression de notre profonde considération.
Anne-Marie FAUCON

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