Les frères Nasser sautent sur le Festival de Cannes !

Les frères Nasser sautent sur le Festival de Cannes !

Gaza. 
Un huis clos dans un salon de coiffure pour dames qui prouve que « se faire les ongles en pleine guerre à Gaza, c’est déjà résister« .

Dramatique ou cocasse. En 2007, une famille palestinienne mafieuse vole le lion du zoo de Gaza et l’exhibe pour montrer sa puissance et son mépris des autorités. Le Hamas au pouvoir mènent alors une véritable opération militaire – « Libérez le lion » – pour mettre fin à cette situation.

Une intervention qui se soldera par un bain de sang. Voulant réaliser un long-métrage sur la vie quotidienne à Gaza montrant les difficultés absurdes que doit affronter la population enfermée dans cette enclave sans issue, deux jeunes réalisateurs palestiniens aujourd’hui en exil à Amman, les frères Tarzan et Arab Nasser, ont construit à partir de cette histoire un scénario habile.

Ils ont imaginé un petit salon de coiffure situé face à la maison des kidnappeurs du félin. La patronne, sa fille et les clientes se retrouvent coincées à l’intérieur en attendant la fin des combats.

Tout le film Dégradé, présenté à Cannes le 17 mai dans le cadre de la Semaine de la critique, se déroule dans l’unique décor de ce mini-institut de beauté d’où l’on peut simplement voir à travers la vitrine une partie du déroulement des événements dramatiques et évidemment inquiétants.

Les treize femmes présentes sont obligées de vivre pendant de très longues heures dans ce huis clos qui renvoie bien sûr à celui qui caractérise la vie à Gaza. Et comme ces personnages sont de toutes origines et de toutes situations sociales ou familiales, le film permet de dresser un portrait saisissant de la société gazaouie, où il faut lutter en permanence et faire preuve autant que possible d’un grand recul, ou d’une grande capacité de déni, pour pouvoir mener une vie à peu près normale.

Au dehors du modeste établissement, surprise colossale, une bande armée exhibe… un lion, enlevé il y a peu au zoo de Gaza. Le Hamas entend récupérer l’animal et l’affrontement entre les mâles des deux camps, armés jusqu’au dents, menace la quiétude du salon où les considérations sur les couleurs et les épilations semblent soudain bien anodines.

Etre une femme, en Palestine, aujourd’hui, c’est quoi ? Pour répondre à cette question, les frères Nasser, avec un humour noir souvent convaincant, ne quittent jamais leur salon de coiffure, lieu unique de « l’action », et invitent à la découverte de plusieurs héroïnes, de tous âges de toutes conditions, qui composent avec les interdits, leurs peurs et leurs envies d’ailleurs.

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Ne pas se faire emmerder par le protocole cannois !
A 26 ans (« ou quelque chose d’approchant », lance Arab le blagueur), les deux frères ont déjà un Festival de Cannes à leur actif. C’était en 2013, pour leur deuxième court métrage,Condom Lead, une parabole sur la vie sexuelle des humains en temps de guerre.

Dans la vraie vie, Arab et Tarzan s’appellent Mohammed et Ahmad Abu Nasser.« Nous sommes nés en 1988. Un an après la destruction par Israël du tout dernier cinéma de la bande de Gaza. » C’est à la télé que les frères ont appris à aimer le cinéma. « Quand on était petits et qu’on regardait des films à la télé, on avait déjà très envie de passer de l’autre côté de l’écran. On a grandi avec ce rêve en tête. » Ils découvrent Bergman, Tarkovski, Kieslowski… « Un cinéma qui parle de l’intériorité plutôt que de l’extérieur. Un cinéma profond qui pose des questions et dépose quelque chose en vous. »

Une fois majeurs, les jumeaux ne feront pas l’école de cinéma dont il rêvait. Et pour cause : à Gaza, il n’y a pas d’école de cinéma. A la place, ils font les beaux-arts. Leur travail mélange déjà cinéphilie et politique (voir leurs affiches de films de guerre détournant à la fois les codes hollywoodiens et les noms des opérations militaires israéliennes dans la bande de Gaza).

Le cinéma, ils s’y forment sur le tas, avec les moyens du bord. « C’est très compliqué de faire du cinéma à Gaza. Il n’y a pas d’équipes professionnelles et les autorisations de tournage sont extrêmement difficiles à obtenir. On doit attendre des mois que le gouvernement islamique valide ou pas le sujet du film. Et même une fois cette épreuve passée, ils peuvent interrompre le tournage quand bon leur semble. »

En 2009, Arab et Tarzan réalisent un premier court, Colorful Journey, qu’ils ne pourront accompagner à Cannes, faute d’autorisation de quitter le territoire. Sacré territoire troué d’obus, où l’on continue pourtant à vivre, rêver, créer. « Avec Dégradé, nous voulions casser les malentendus, l’incompréhension et parler de la vraie vie à Gaza. A l’extérieur, les gens pensent que nous sommes tous des terroristes, qu’on passe notre temps à fabriquer des bombes, qu’on mérite d’être rayés de la carte. Gaza a toujours tort. »

Et Arab d’évoquer l’incrédulité de la plupart des interlocuteurs étrangers qui ont croisé leur route : « Quoi, vous, avec vos cheveux longs et vos yeux verts, vous êtes de là-bas ? Et oui, à Gaza comme partout ailleurs, il y a des êtres humains, des belles gueules, de la créativité et de la vie. Quand on révèle un versant plus lumineux – la présence de galeries d’arts, une certaine avant-garde artistique, une façon de résister au quotidien – certains journalistes ne retiennent que le côté obscur, raccord avec leur vision. »

Les premières victimes de cette ignorance sont les femmes. Qu’on se plairait à imaginer, selon Arab, en bêtes de somme basses du front sous leurs niqab. « Les femmes de Gaza n’ont rien à envier à personne. Quant à leur beauté, elle surpasse peut-être même celle, légendaire, des Françaises ! » C’est dit d’un ton mi-bravache, mi-blagueur mais avec un fond de colère dans la voix. « Le petit salon de coiffure du film est une métaphore de Gaza, bien sûr. Mais aussi un lieu intime, où les femmes se sentent libres de s’exprimer sur ce que bon leur semble. »

Pied de nez

Autre pied de nez à la situation : le film des Nasser n’évoque Israël qu’à la marge. Le conflit dont il est ici question est une guerre fratricide, intra-palestinienne. « Tous ceux qui veulent détruire nos vie sont nos ennemis. A l’intérieur autant qu’à l’extérieur », commente sobrement Arab, pour qui refuser de mettre le conflit israélo-palestinien au premier plan de leur film est une façon de résister à la colonisation des esprits. « Depuis 1948, c’est LE sujet dont les Palestiniens sont censés parler quand ils s’adressent à l’étranger. On peut faire du cinéma en Palestine sans se sentir obligés de se montrer comme des victimes et d’exporter notre souffrance. »

Ecrit à quatre mains, financé en partie par des investisseurs privés, en partie par la France (et le Qatar), Dégradé a été tourné en Jordanie. C’est là, dans la banlieue d’Aman, que les jumeaux sont partis vivre il y a quatre ans. Là qu’ils rencontrent Rashid Abdelhamid, architecte et designer palestinien, avec qui ils décident de fonder un collectif, le Made in Palestine project. L’objectif ? Offrir une vision alternative de la Palestine via diverses initiatives artistiques : films, arts plastiques, vidéos, photos, etc.

« Regardez, dit Arab en montrant un bout de tissu chamarré posé sur une chaise, on fait même des écharpes ! » « On s’est trouvés et ensemble, on a décidé de créer autre chose que ce que tout le monde attend en provenance de Palestine. » Et Dieu sait que la tâche est rude. A l’été 2014, alors que les jumeaux palestiniens tournaient les premiers plans de Dégradé, Tsahal lâchait des bombes sur Gaza. « Plomb durci » avait commencé.

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