Hani Zurhob , de la figuration à l’abstraction

Hani Zurhob , de la figuration à l’abstraction

 

Lorsque, au détour d’une conversation, il vient à être évoquer le nom de la Palestine, c’est toujours du triste conflit qui déchire ce pays dont il est question, sans jamais effleurer le sujet de l’art palestinien.Un art palestinien, cela existe-t-il ? Beaucoup peuvent en douter tant l’attention des médias se focalisent sur les évènements qui saignent cette terre. Mais, quand certains prennent les armes, jettent des pierres, d’autres prennent la plume, les pinceaux, chantent une déchirure qui semble ne pas vouloir se refermer. Tout est une question de visibilité et la part faite à l’art palestinien est si infime qu’elle passe pour inexistante.

Pendant trente-cinq ans, le peintre gazaoui a d’abord subi la tyrannie du territoire : celui où l’on se réfugie, celui où l’on est bloqué, celui d’où l’on est chassé. Il cherche désormais à s’en rendre maître dans ses tableaux.
La bibliothèque de sa maison dans le camp de Rafah (bande de Gaza) fut la première d’une série de geôles. Il a 10 ans lorsque éclate la première Intifada, en 1987. Couvre-feu. « Il faisait noir parce que l’on devait fermer les deux rangées de volets, raconte Zurob en balançant légèrement la tête, le front plissé. La bibliothèque était sécurisante. Je recopiais les illustrations des livres. Je crois que c’est là que je suis devenu artiste. »

L’éxilé de BobignyHani Zurhob

 

Aujourd’hui, il travaille en résidence dans un atelier de Bobigny. Il peint à l’Espace Che Guevara, au son des tramways qui empruntent le boulevard Lénine. Voilà qui plairait à son père communiste, qui l’a toujours encouragé. Depuis 2010, Zurob réalise une série de tableaux intitulée Flying Lesson. Appuyées au mur, deux toiles représentent son fils de 4 ans, Qoudsi (« le Jérusalémite »), ignorant l’hélicoptère qui le domine ou la passerelle d’avion qui s’étend vers lui. Zurob s’intéresse aux moyens de transport depuis que son fils lui a demandé pourquoi il n’accompagnait jamais sa mère, qui se rend tous les six mois à Jérusalem. Elle y est contrainte par les lois israéliennes pour ne pas perdre sa maison, quand son mari n’a pas le droit d’y aller. Comme tous les réfugiés, il porte des « documents de voyage » jordaniens. On lui a bien suggéré de devenir apatride pour faciliter ses démarches, mais il a refusé. La nationalité est aussi un territoire dans lequel on s’inscrit. Celle de Qoudsi est « indéterminée », bien qu’il soit né à Paris…

Paris, 2006.

La Cité internationale des arts lui offre son premier atelier. Il découvre des matériaux et des artistes auxquels il n’avait jamais eu accès. « Cette fucking occupation gâche les talents, soupire-t-il. Elle prend la terre mais aussi la vie. » Depuis, il vit de la vente de ses toiles (entre 3 000 et 12 000 euros). Il a exposé à Dubaï, en Corée du Sud, au Sénégal, en Suisse… « C’est quelqu’un de sérieux, ambitieux mais modeste », dit de lui son compatriote l’artiste Taysir Batniji. « En France, j’ai progressé beaucoup plus vite et j’ai pu devenir un artiste international », explique le frêle Zurob, qui décline les expositions associatives au profit exclusif d’un univers professionnel et critique.

Le style Zurhob

Chez lui, la toile est souvent apparente. Sa teinte grisâtre se prête formidablement bien à l’économie de moyens que Hani Zurob utilise dans son travail. Ses couleurs sont le noir, le gris, le blanc que viennent déchirer un glissement d’ocre, une décharge de bleu, une effusion de jaune, une avalanche de terre. Les coups de pinceaux sont visibles. Leurs orientations donnent son mouvement à la toile : une barrière grise repousse un noir à sa périphérie, une explosion d’un blanc plâtreux laisse entrevoir, par transparence, la couleur qu’il recouvre ou s’amoncelle en matière grumeleuse, etc. Les couches de couleurs se superposent comme des strates et leurs chevauchements créent de vigoureuses secousses telluriques. Ces expressions liées à la terre sont là pour tenter de faire sentir la vigueur et l’intensité du travail d’Hani Zurob, d’une peinture qui se joue du danger qui peut la guetter.
En effet, le grand danger pour une peinture abstraite, et cela vaut, je le crois, aussi pour toute peinture, est la répétition. Répétition de recettes, répétition de motifs mais rien de cela chez ce peintre car ses procédés se transforment à chaque fois, quitte à ajouter à la matière picturale d’autres éléments qui n’ont rien à voir avec elle : morceau de carton devenant cadre dans le cadre, papier kleenex recouvert de blanc et donnant l’impression que des moisissures se sont développées sur la toile, etc. Ce renouvellement des moyens plastiques est le gage d’une recherche sérieuse de la part d’Hani Zurob et laisse présager la surprise pour sa prochaine exposition.

Zurhob et la Palestine

Depuis la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes en 2006, il ne peut plus retourner en Cisjordanie. « L’exil, c’est la continuation de la stratégie israélienne de 1948 », dit-il. Dans un court texte qui présente sa démarche, il évoque « une vie de déplacements » qui, une fois peints, n’ont plus ni date ni contexte politique mais tendent à l’universel. « En exil, explique Batniji, nos oeuvres deviennent un nouveau chez-nous. Un espace pour compenser l’absence du pays. »
Mais Zurob dispose tout de même d’un territoire où il est bien : un rare sourire apparaît lorsqu’il évoque Sabreen, épousée à Ramallah en 2005, sans sa famille, cadenassée à Gaza.

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