Edward Saïd, un intellectuel palestinien du XXème siècle

Edward Saïd avec sa petite sœur Rosemarie à Jérusalem en 1940.

Saïd est né à Jérusalem le 1er novembre 1935. Son père était un homme d’affaire palestinien chrétien riche et un citoyen américain tandis que sa mère est née à Nazareth dans une famille libanaise chrétienne.
Il a vécu entre Le Caire et Jérusalem jusqu’à 12 ans. En 1947, il a été étudiant à St. George Academy (une école anglicane) quand il était à Jérusalem. Habitant un quartier riche de Talbiya dans la partie occidentale de Jérusalem, qui a été annexée par Israël, sa famille élargie est devenue réfugiée pendant la guerre israélo-arabe de 1948.

Son œuvre est souvent apparue comme une œuvre simpliste et manichéenne qui opposerait un Occident impérialiste à un Orient victime.
En 1980 déjà, paraît aux Éditions du CNRS un ouvrage collectif, D’un Orient à l’autre, qui a pour projet implicite de répondre aux thèses prétendument caricaturales de L’orientalisme, paru deux ans plus tôt. Les auteurs de cet ouvrage suggèrent qu’Edward Saïd met en avant une vision trop univoque de l’impérialisme occidental, qu’il ne tient pas assez compte des stratégies de résistance développées par les acteurs des pays dominés.
D’autres ont suggéré qu’en faisant de l’Orient une victime passive et de la culture occidentale une entreprise essentiellement prédatrice, Saïd apportait de l’eau au moulin des fondamentalismes politiques ou religieux antidémocratiques de l’Orient ou du relativisme anti-humaniste de certains secteurs académiques occidentaux. Bref, Saïd finit par apparaître pour certains comme le représentant d’un regard « occidentaliste » unilatéral et stigmatisant, symétrique des constructions orientalistes dénigrantes qu’il déplorait.
Ces critiques et ces opinions semblent pourtant incongrues quand on les confronte aux textes d’Edward Saïd qui témoignent de sa méfiance à l’égard de toute perspective unilatérale et de tout fondamentalisme autoritaire. Plutôt que de s’appesantir sur cette controverse, on peut interroger le caractère paradoxal de l’œuvre d’un penseur qui est à la fois le chantre d’une modernité humaniste et l’auteur de concepts destinés à déconstruire cette modernité.

Oublier

Tel est le point de départ de l’activité de l’intellectuel selon Edward Saïd. Oublier d’utiliser le savoir comme une stratégie de pouvoir et la connaissance comme une méthode de domination de l’objet d’étude, oublier de hiérarchiser, d’étiqueter, de classer dans l’espoir de faire valoir son identité et sa culture propres comme supérieures à celles de l’autre. Après l’intellectuel héroïco-critique de Julien Benda et l’intellectuel organique de Gramsci, Edward Saïd invente ainsi l’intellectuel « exilique ». Pour lui, l’exil est plus que la métaphore de la condition de l’intellectuel, il en est l’essence.

L’exilé ne se sent à sa place ni dans sa terre natale, ni dans son pays d’accueil. Or le sentiment qu’il éprouve de ne pouvoir habiter nulle part est aussi une chance, intellectuellement. Car l’exilé perçoit naturellement toutes les choses dans une perspective à la fois comparatiste et historique. D’une part, il analyse chaque évènement d’un point de vue double ; d’autre part, plutôt que de prendre les évènements ou les discours comme des données, il cherche à savoir comment ces derniers ont été construits. C’est ce type de regard, naturel chez l’exilé, que l’intellectuel doit s’efforcer d’adopter.

Si douloureux qu’il soit pour les personnes vivant effectivement loin de leur pays, l’exil est d’un point de vue théorique la définition du statut de l’intellectuel. Quel que soit le lieu où il vit et où il s’exprime, l’intellectuel est dans une position d’outsider dès lors qu’il choisit de ne faire primer aucun attachement, aucun intérêt particulier sur ce que Saïd appelle le devoir de vérité et d’universel.

Edward Saïd et Mahmoud Darwich

Un écrivain à la frontière des arts

Amina Bekkat dans « Edward Said, Variations sur un poème » dresse le portait d’Edward Saïd  à partir d’un poème de Mahmoud Darwish. Ces deux hommes n’étaient pas seulement liés par leur identité commune mais aussi par une amitié forte. A la mort de Saïd, Darwish écrit un poème en hommage à son ami.

Amina Bekkat en reprend alors quelques vers. Ils  constituent les titres des chapitres de ce petit livre. Cet essai est une étude très intéressante de la figure de Saïd. Palestinien né à Jérusalem en 1935, professeur de littérature comparée à Columbia aux Etats-Unis, musicien, co-fondateur du West-Eastern Divan Orchestra, écrivain prophète à la vision acerbe sur notre monde, l’incroyable vie d’Edward Saïd est décortiquée à la fois par le regard de Bekkat et par la poésie de Darwish.

Ce livre ne se veut pas être une réflexion philosophique, bien au contraire, nous avons l’impression d’être face à une biographie. Sa subtilité est de convoquer l’œuvre de Saïd à travers ses différents déplacements géographiques.
L’homme voyage, le théoricien analyse.
Son identité d’exilé pousse Saïd à aller vers l’enseignement des littératures comparées avec plus précisément un attachement aux écrivains en mouvement.  Les explorateurs et les exilés se rejoignent ainsi dans les essais de Saïd. Il ne trouve la paix qu’en identifiant la nostalgie propre aux déplacés. De plus sa présence aux États-Unis lui permet d’écrire « L’Orientalisme » un des essais les plus magistraux sur la vision de l’Orient par l’Occident. Il en remaniera la préface plusieurs fois, doutant de plus en plus d’une probable entente entre ces deux parties du Monde.  La guerre en Irak, aura raison de son optimisme : « les trésors des musées de Baghdâd réduits en fragments insignifiants et transportés hors des frontières, voilà qui en dit long sur la  ‘mission civilisatrice’  de cette guerre coloniale ».
La situation tragique du monde arabe et les injustices commises au nom de la démocratie tourmentaient beaucoup Edward Saïd qui savait ses jours comptés alors qu’aucun espoir de paix n’était offert aux Palestiniens.
Cette douleur leur est commune, alors quand Darwish demande à Said « T’es-tu infiltré dans hier, le jour où tu t’es rendu à la maison, à ta maison, à Jérusalem, dans le quartier de Tâlibiya ? », Said lui répond dans une phrase résumant toute la tristesse de la situation: « Tel le mendiant je me suis tenu à la porte. Demanderai-je à des inconnus qui dorment dans mon lit la permission de me rendre visite à moi-même cinq minutes ? Me courberai-je avec respect devant les occupants de mon rêve d’enfance ? Me diront-ils : pas de place pour deux rêves dans le même lit. »

Ces deux hommes se rejoignaient dans leurs amitiés et leurs idées du monde. Chacun  était un humaniste convaincu et un pessimiste contraint.

Publications

– L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (traduit par Catherine Malamoud & préfacé par Tzvetan Todorov), éditions du Seuil, 1980.
– Des Intellectuels et du pouvoir (traduit par Paul Chemla), éditions du Seuil, 1994.
– Israël-Palestine : l’égalité ou rien, La Fabrique, 1996.
– Culture et Impérialisme (traduit par Paul Chemla) , Éditions Fayard – Le Monde diplomatique, 2000.
– À Contre-voie. Mémoires (traduit par Brigitte Caland et Isabelle Genet), Le Serpent à Plumes, 2002.
– La Loi du plus fort: mise au pas des États voyous (avec Noam Chomsky et Ramsey Clark), Le Serpent à Plumes, 2002.
– Parallèles et paradoxes : explorations musicales et politiques (avec Daniel Barenboïm), Le Serpent à Plumes, 2003.
– D’Oslo à l’Irak , Fayard, 2004.
– Culture et résistance, Fayard, 2004.
– Freud et le monde extra-européen (traduit par Philippe Babo), Le Serpent à Plumes, 2004.
– Humanisme et Démocratie (traduit par Christian Calliyannis), Fayard, 2005.
– Réflexions sur l’exil et autres essais (traduit par Charlotte Woillez), Actes Sud, 2008.

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